Ne pas dire bonjour au travail : de l’incivilité à la sanction pour faute grave

Ne pas dire bonjour au travail

Le café est chaud, les ordinateurs s’allument, mais un silence pesant s’installe lorsqu’un collègue passe sans un mot. Ce geste, ou plutôt cette absence de geste, peut sembler anodin, relevant de la simple mauvaise humeur ou d’une distraction passagère.

Pourtant, lorsqu’il devient systématique, ce silence matinal peut fissurer l’ambiance d’une équipe et miner le moral. Le fait de ne pas dire bonjour au travail est souvent perçu comme une simple impolitesse, mais il peut rapidement devenir un sujet de tension managériale complexe. Ce qui est perçu comme un manque de courtoisie peut-il réellement constituer un motif de sanction, voire de licenciement ? La réponse, nuancée, se trouve au carrefour du droit du travail, du savoir-être professionnel et de la jurisprudence.

La salutation : une obligation contractuelle implicite ?

Bien qu’aucun contrat de travail ne stipule explicitement une « obligation de dire bonjour », les devoirs du salarié ne se limitent pas à l’exécution de ses tâches techniques.

Le lien entre politesse et obligation de loyauté

Selon l’article L1222-1 du Code du travail, le contrat de travail doit être exécuté de bonne foi. Le salarié est donc tenu à une obligation de loyauté envers son employeur, ce qui implique de ne pas nuire au bon fonctionnement de l’entreprise. Ignorer ses collaborateurs de manière répétée sabote la cohésion sociale et contrevient à cette loyauté.

Le pouvoir de direction de l’employeur

De son côté, l’employeur dispose d’un pouvoir de direction qui l’autorise à imposer des règles de vivre-ensemble, souvent formalisées dans le règlement intérieur. La règle est claire : dire bonjour au travail est une obligation comportementale liée au lien de subordination. Un salarié qui refuse obstinément de s’y plier fait preuve d’une forme d’insubordination, non pas face à une tâche, mais face aux exigences minimales de la communauté professionnelle.

Ce que dit la jurisprudence : refuser de saluer est-il une faute ?

La justice française ne traite pas le “bonjour” comme une simple règle de courtoisie optionnelle, mais comme un élément à part entière de la discipline professionnelle.

  • Le refus public comme insubordination : la Cour d’appel d’Aix-en-Provence (11 mai 2009, n°08/11094) a validé le licenciement d’un salarié ayant refusé de serrer la main de son supérieur devant d’autres cadres, qualifiant ce geste formel de “marque d’hostilité”.
  • L’incivilité répétée vs le fait isolé : si un oubli ponctuel est excusable, la Cour d’appel de Lyon (17 octobre 2014, n°13/09963) rappelle que le refus délibéré et persistant de saluer ses collègues constitue une faute disciplinaire.
  • Les exceptions légitimes : à l’inverse, le refus de saluer peut être jugé non fautif s’il répond à un comportement abusif de la hiérarchie. La Cour d’appel de Grenoble (6 juin 2011, n°10/03379) a ainsi protégé un salarié qui refusait de saluer des collègues ayant témoigné contre lui de manière totalement injustifiée.

L’échelle des sanctions : de l’avertissement au licenciement

  1. L’entretien de recadrage : essentiel pour comprendre les raisons (timidité, conflit non dit) et rappeler les règles ;
  2. L’avertissement écrit : si le comportement perdure, c’est la première sanction formelle ;
  3. La mise à pied disciplinaire : utilisée si l’attitude perturbe gravement le service ;
  4. Le licenciement : il est possible si l’insubordination caractérisée est prouvée (comme validé par la Cour de cassation).

Nuances juridiques et contextes de santé

La position hiérarchique joue un rôle : un manager qui ne salue pas son équipe crée un climat de travail délétère bien plus rapidement. Parfois, ce silence cache une souffrance profonde. Cette tension peut mener à des absences prolongées, soulevant des questions complexes en RH, comme la gestion d’un licenciement pendant un arrêt maladie. De la même manière, au retour d’un salarié, une réintégration sociale ratée marquée par la froideur des collègues peut aggraver la situation de santé, débouchant parfois sur une inaptitude après un mi-temps thérapeutique.

Quand le silence devient harcèlement moral

Au-delà de l’indiscipline, l’absence de salutations peut devenir un outil de destruction psychologique. Le harcèlement moral par omission est une réalité.

Si le refus de dire bonjour s’accompagne d’une volonté d’isoler socialement un collaborateur (mise à l’écart des réunions, ignorance des questions posées), cela caractérise un phénomène d’ostracisme. Devant les Prud’hommes, ce mutisme utilisé comme une arme pour dégrader les conditions de travail de la cible est un indice fort de harcèlement moral.

Le “Bonjour” à l’heure du télétravail et du numérique

Avec l’essor du travail hybride, la question se déplace sur Slack, Teams ou par email.

  • Le “bonjour” digital : ne jamais envoyer un message de salutation en se connectant le matin peut, à la longue, être perçu de la même manière qu’ignorer un collègue dans l’open space. C’est un manquement au savoir-être numérique ;
  • Le droit à la déconnexion : attention toutefois, l’employeur ne peut exiger d’un salarié qu’il salue ou réponde à des messages en dehors de ses heures de travail. La politesse s’arrête là où commence la vie privée.

Récapitulatif : incivilité simple ou faute disciplinaire ?

SituationQualification juridiqueRisque pour le salarié
Oubli ponctuel, distraction, timiditéTolérance / Incivilité mineureAucun (dialogue managérial conseillé)
Refus de saluer en dehors des heures de travailDroit à la déconnexion / Vie privéeAucun
Refus répété, continu et délibéré de saluerManquement aux obligations contractuellesAvertissement / Mise à pied
Refus public devant clients ou hostilité envers un supérieurInsubordination caractériséeLicenciement pour cause réelle et sérieuse
Mutisme sélectif pour isoler un collègue précisIndice de harcèlement moralSanctions lourdes (civiles et pénales)

FAQ : questions fréquentes

Est-ce que ne pas dire bonjour est un motif de licenciement ?

Oui, mais uniquement si ce comportement est délibéré, persistant malgré des rappels à l’ordre, et qu’il dégrade le climat social ou constitue une insubordination. Un simple oubli ne peut justifier un licenciement.

Est-on obligé de serrer la main ou de faire la bise au travail ?

Non. La loi n’impose pas de contact physique, au nom de la liberté individuelle et des règles sanitaires (notamment depuis le Covid-19). Un “bonjour” verbal et chaleureux est amplement suffisant pour respecter ses obligations de courtoisie.

Que faire si mon manager refuse systématiquement de me saluer ?

Ce comportement peut s’apparenter à de la mise au placard ou à du harcèlement moral. Il est conseillé de tracer ces agissements (emails posant la question du pourquoi de cette froideur) et d’alerter les ressources humaines ou le CSE pour faire cesser la situation.